Le premier prix au salon du livre de Tarascon : une élève du collège

Une élève de 4e2, Flora VIGNES, obtient le premier prix du salon du livre de Tarascon en écrivant une superbe nouvelle :

 

My dream

Cette phrase...Ce ton sec...Le soulagement, l’excitation, mais aussi la frayeur...
« Et dans trois jours, nous partirons vous et moi. »
Il ne l’avait prononcée qu’une seule fois, et pourtant, j’ai du me la répéter une ou deux centaines de fois. Pourquoi ? Allez savoir...Sans doute l’angoisse ou je ne sais trop quoi.
    Je le revois encore, Mamadou, avec son regard rassurant. La détermination incarnée cet homme. Il m’impressionne. Et je ne suis pas le seul.
    ‘Faut que j’arrête de ressasser tout ça. ‘Faut vraiment que j’dorme. Après tout, je dois être en forme pour Le Voyage.

    Le village s’éveille, deux ou trois enfants chantent une chanson de chez nous. Je devine des bruits étouffés sous ceux des poules et de la chèvre qui nous servent de réveil. Ce doit être Fatima qui pleure. Depuis qu’elle a réalisé que l’on devait partir, elle ne s’arrête plus. Elle ne le montre pas bien sûr, mais je le sais. Ca doit être dur de devoir laisser s’éloigner son mari, ses frères, son fils, et tous les proches du village. Dieu seul sait combien je l’aime ma maman. Mais ça, je ne sais pas lui montrer. Je ne sais pas me blottir dans ses bras, lui parler de moi. J’aimerai y arriver, mais c’est trop rare. Et ça se fait pas. Mon père m’a appris à rester fort. Quand on y pense, j’ai bientôt quinze ans, je suis grand maintenant. Je n’ai plus droit aux moments de faiblesse.
    Aujourd’hui, je dois aller au contrôle des bateaux, voir si tout est en ordre. ‘Faudrait pas qu’il y ait un accident. Même si on ne s’attend pas à franchir l’autre côté avec le même nombre de personnes qu’au début de la traversée, il faut tout tester.
    La mer, elle commence à me connaître. Ca fait bientôt onze ans que je pêche. Mais connaitre quelqu’un n’oblige en rien à ce que celui-ci vous apprécie. C’est pour ça qu’on doit partir... Pour envoyer du renfort à la famille. Et puis peut-être même que je parviendrai à réaliser mon rêve. « My DREAM ». Sadmi il a dit ça. Il connaît l’anglais. Et « rêve », ça se dit comme ça en anglais.
    J’adore les mots. Mon rêve, il tourne autour de ça. J’écris. Des textes. Du RAP. Ca fait quatre ans déjà. Depuis la mort de mon grand-père, durant un voyage comme celui qui arrive. Je devais écrire. C’est comme ça que j’arrivais à tenir le coup. Mon stylo était mon arme, il tuait mes cauchemars. J’étais seul dans un univers où les mots étaient mon souffle, seul avec mes idées, mes avis, mes perceptions du monde, seul face à mes feuilles qui peu à peu devenaient noires d’écrits, seul en tête à tête avec ces bouts de papiers qui amortissaient mon chagrin. Je ne dormais plus. Je remplissais des pages, des pages, sans jamais m’arrêter, l’oreille dévorée par la rime. Je la veux ma vie de rêve. Simplement, dans notre pays, la devise « Quand on veut, on peut. », ce n’est qu’une légende. Ici, tous nos vœux ne sont pas accessibles seulement par le biais de la volonté. Voilà d’ailleurs une raison de plus à notre départ.
    Là-bas, les gens sont beaux, là-bas les gens sont riches, on trouve un travail et on s’en sort. C’est juste ça que l’on veut. S’en sortir... Et tirer la famille vers le haut.
    « Rien à signaler !, criai-je.
Sur celui-là non plus !, ça, c’était mon père.
On a fini pour aujourd’hui. Demain, on revient, on fait le point. Et puis...arrivera le Grand Jour. »
Je reviens au centre du village. Tout est si vivant, si coloré, si solaire... Je marche dans le village, seul malgré ces personnes. Ces odeurs d’épices quand je passe devant la maison de Camélia font remonter mes souvenirs... Camélia, je crois bien que c’est la femme de ma vie. Mais je ne peux rien lui dire. Un jour sur la plage on s’est embrassé. C’était la première fille que j’embrassais. J’étais le premier garçon qu’elle embrassait. A chaque fois que je descends mes paupières, son visage, son sourire flamboyant, ses yeux verts magnifiques m’apparaissent comme pour déchirer un peu plus la plaie qui gît sur le coté gauche de ma poitrine. Est-ce seulement dû au fait qu’elle est mon premier baiser ? Non. Je pense plutôt avoir mal car je suis ... Am... Je n’arrive pas à le dire. Et puis quand bien même je le serai, qu’est-ce que ça changerait ? Non, je ne peux pas. Je ne peux pas l’aimer. Et tout ça à cause du Voyage. Elle doit rester, et moi je dois partir. Nous n’avons rien à faire ensemble. Ca, c’est moi qui lui ai dis. Même si je ne le pensais pas. Apparemment elle non plus n’était pas d’accord avec ce que je m’obligeais de croire. Elle est partie en pleurant. Et moi, sans avoir su la retenir, j’étais resté assis, et j’ai pleuré. Je m’interdisais pourtant les larmes. Mais elles ont coulé. Heureusement, il n’y avait aucun spectateur à ce petit spectacle pitoyable.
Mais je la veux. Et je ne l’aurais pas.
Mon cousin m’a dit que cette envie d’aller de l’autre côté et de réussir notre vie devait être plus forte que tout. Elle est plus forte que tout. Il faut que je parte, que je gagne ce combat, il faut que j’y arrive. Cette blessure que j’ai au cœur sera mon moteur pour la suite. Ensuite, tout ira bien, j’aurais un métier, je serai riche...
Mon père m’a juste dit qu’au début ce sera difficile. Il faudra se cacher et ne pas se faire remarquer. Je n’ai pas très bien compris pourquoi. Tout ce dont je me souviens c’est qu’il m’a dit que nous serons des immigrés. Et que nous ne seront pas acceptés. Mais quand il a vu ma tête changer quand il a prononcé ces mots, il a renchéri sur l’argument de la réussite. Enfin, je verrai bien une fois là-bas.
Un voile noir parsemé d’étoiles brillantes enveloppe lentement la mer. Le bruit des vagues devient distant... Je dors.

Et un nouveau jour se lève. Un de plus. Un de moins, avant le départ. On dirait pas comme ça, mais j’ai peur. J’angoisse. Je vais devoir les quitter. Ma mère, ma sœur Farah, mes tantes, ma grand-mère. Toutes. Et des amis à moi. Ils vont me manquer... Respire ! Je n’ai pas le droit de pleurer !
Ce soir, c’est la fête. Une sorte d’adieu, qui se voudrait un peu plus joyeux. Un feu de camp qui touche la lune de la pointe de ses flammes. J’aime le feu, il danse ; autant que nous, dans notre village d’Afrique où les coutumes sont nombreuses. Les hommes accompagnent les femmes qui chantent. On se prépare pour le « jour J ». Mais on ne mange pas beaucoup, il faut garder des provisions. Car demain c’est le grand jour.
L’air est chaud, et je commence à étouffer à côté du feu. Les chansons accompagnées par tous les hommes aux percussions et les crépitements des flammes me paraissent de plus en plus lointains. Mes pieds nus me dirigent seuls vers la plage. L’eau parait sombre et calme en pleine nuit. Je sens le sable doux qui commence à s’humidifier sous mes orteils au fur et à mesure que j’avance vers la mer. Je me couche tranquillement sur la grosse branche d’arbre échouée. Celle de mon premier baiser. Il ne faut plus que j’y pense. Je regarde la lune. Elle est pleine aujourd’hui. J’effleure l’eau du bout de mes doigts. Je sens quelques petits poissons frétillants qui me chatouillent la plante des pieds. Tout ça va me manquer...
« Yiiiiiiiiiiiaaaaaaaaaaaaah ! »
Je reçois des éclaboussures en même temps que ce cri me fait sursauter. Tout le village se met à courir dans  l’eau. A chaque fête c’est la même chose. On crie, on rit, on se pousse, on s’éclabousse... Difficile de m’arracher de ma bulle. Mais je me laisse tenter et plonge avec cette joyeuse troupe.
 
Je dois me lever. Allez. Je dois y aller. Sur la plage. Pour les adieux. Dans le bateau. Pour la gloire. Tout le village est là. Même les « successeurs ». Les enfants quoi...
Les bateaux sont chargés de provisions et de quelques habits. On se dit au revoir. Etreintes, encouragements, accolades chaleureuses et sourires bienveillants. Certaines femmes pleurent. Les hommes ne doivent pas. Mais une petite perle salée descend le long de ma joue. Ma mère est d’ailleurs la seule à l’avoir vue. Elle me sourit. Ca me réchauffe le cœur. J’essuie la larme discrètement. Quand ‘faut y aller... ‘Faut y aller. On monte dans les bateaux. On est trop nombreux pour la place qu’il y a. Serrés comme des sardines ! Et puis la chaleur, ce n’est pas ça qui manque. On rame, on se relaie, on économise au maximum notre consommation d’eau. Nous en avons tellement peu. Espérons qu’il pleuvra pendant la traversée. Cela nous permettra d’alimenter notre réserve. Dans notre village nous n’avions pas l’accès à l’eau potable. Le premier puits était à mille cinq cent mètres de chez nous.
On commence à fatiguer sous le soleil. Il brûle aujourd’hui. Il est haut dans le ciel, au Zénith. Ce doit être à peu près midi. Il a une couleur éblouissante. On voit la côte d’où l’on est parti. On a beaucoup ramé, mais il reste beaucoup plus à parcourir. Le soleil nous épuise, nous déchire la peau, certains même vomissent, à bout de forces. Le soleil qui se réfléchit sur la surface de l’eau nous fait pleurer. Le sel dessèche notre peau et agresse nos yeux. On transpire tous à cause du manque d’espace.
Un jour est passé, c’est bientôt le soir. Le vent se lève, mais il fait toujours chaud. Le ciel est électrique. De gros nuages noirs se forment au dessus de nous. Les vagues s’agrandissent. Les bateaux tanguent. Je ferme les yeux... Son sourire... Ses yeux verts...
Les plus forts d’entre nous rament. Je tiens les paquets de provisions avec l’aide de Cheb. Le vent redouble d’efforts, les rameurs aussi. C’est la guerre entre la nature et l’homme. Pourquoi nous punit-elle ainsi ? On veut juste une vie meilleure. Les vagues enferment l’embarcation. Non ! Le radeau se retourne ! L’eau est agitée, je n’ai jamais vu ça ! On y tombe... On ne voit plus les bagages, tout le monde s’éloigne, je ne vois plus personne...  Camélia !...  Je m’accroche à une planche du bateau. Il est réduit en pièces. Personne du village n’est encore visible, personne... Je suis seul avec ma planche.
Seul petit être qui voulait juste tout changer. Et avoir simplement une jolie petite vie.      Seul au milieu de la mer, en pleine tempête...
Seul avec mon rêve enfoui au fond de moi.

Je crois d’ailleurs qu’il ne se réalisera jamais.
Je crois que le RAP, c’en est fini pour moi...
                                                                                                                 

Ces lignes seront les dernières...


 J’ai voulu traverser la mer,
Pour échapper a la misère,
J’ai dû oublier l’amour,
Et le remplacer par la bravoure,
J’ai dû me détacher d’elle,
Pour pouvoir déployer mes ailes,
Tout c’que j’ai voulu c’est un peu d’air,
Celui que m’offrait l’autre Terre.
Je rêvais d’une baraque en bord de mer, grand salon et terrasse,
Mais j’ai dû trop espérer et maintenant je bois la tasse...

Arrivés à la frontière, les hommes nous rejettent sans pitié,
Si on n’est pas déjà morts, ils se dévoueront pour nous expulser,
Et tout ça pour des chiffres, pour de l’argent,
On bousille la vie des gens pour plaire à un gouvernement...

Voilà ce qu’il reste d’un petit africain,
Qui a cru trop fort au destin...




FIN

 

Texte rédigé par Flora VIGNES et mis en ligne par S.Revollal

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par admin lakanal le 16 févr. 2016 à 21:34

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